Karine Saporta ne semble pas accuser le temps. C'est même un de ses précieux alliés qui la pousse encore et encore à établir le contact avec l'autre, l'étranger. Elle n'a jamais « bourlingué » par souci humanitaire ou humaniste. Elle n'est jamais partie non plus à la seule recherche de ses origines, russe par sa mère, espagnole par son père. Elle se trouve plutôt des origines diverses pour mieux savoir comment elles peuvent entrer en résonance avec sa propre culture et son propre langage chorégraphique. Elle explore les sentiments désaffectés, fouille les replis de l'âme, met en scène la mécanique implacable qui contrôle le mouvement. La danse est saccadée, cassante, répétitive et à l’aveugle. A l’extrême opposé, Karine Saporta est éprise d’un cirque peu traditionnel, onirique et flamboyant.

Elle part en Espagne avec « Les Taureaux de Chimène » , explore les contrées russes avec « A ma mère, la fiancée aux yeux de bois » , parcourt la Scandinavie avec « Morte Forêt » , adresse des correspondances chorégraphiques à des amis malgaches, crée une pièce sur le lait en écho au « Sang « de Jan Fabre, part en Inde, en Egypte pour monter un spectacle sur Oum Kalsoum. Parallèlement à ces activités de chorégraphe itinérante, elle continue à produire sur d'autres terrains artistiques: la photographie, la performance-installation et plus récemment le chant en proposant un récital « Draps Rouges, Cheveux Noirs ».

On pourrait la penser en fuite, toujours pressée d'en découdre avec ce qui pourrait la retenir dans un seul endroit. A partir de 1988, elle devient directrice du Centre Chorégraphique national de Caen, elle en partira en 2004 et mène aujourd'hui, au sein de sa propre compagnie, une activité de recherche et de transmission. Un poème « Apports » de Constantin Cavafy, un des auteurs les plus célèbres de la Grèce moderne pourrait donner d'elle une définition assez exacte: « Je reste à rêver...Mon apport à l'art est fait de sensations et de désirs...Quelques visages ou lignes entrevues, vagues mémoires, d'amours inachevées...Mieux vaut m'abandonner à l'art. Il sait façonner une certaine forme de beauté, complétant la vie de manière presque imperceptible, combinant les impressions, combinant les jours... ».

Ce pourrait être les propres mots de Karine Saporta mais en partie seulement puisqu'elle ne lâche pas prise quant à l'occupation du terrain. Où qu'elle soit et bien que souvent elle disparaisse un temps pour ses nombreux voyages, elle aime mener à bien ses engagements, comme lorsqu'elle fonde par exemple l'Association des Centres Chorégraphiques ou lorsqu'elle prend la présidence de la Commission Danse de la SACD pour que les chorégraphes soient reconnus comme des auteurs à part entière.

Cette façon protéiforme de décliner son activité artistique ne pouvait qu'aboutir à la création d'un lieu qui permette à lui seul tous les déplacements. Parallèlement à l'installation de sa compagnie à Saint-Denis, Karine Saporta s'installe sur le parvis de la Bibliothèque Nationale de France. Par convention, elle a « carte blanche » pour créer, chaque année de novembre à mai une saison au sein de laquelle le « festival du Parvis, Paris-Printemps » sera un moment fort. Sa compagnie, ses invités et elle-même vont donner vie et sens au Dansoir, salle semi-circulaire pouvant offrir plusieurs dispositifs. Entre les quatre tours de Dominique Perrault, le Dansoir se présente comme un « magic mirror » selon la chorégraphe, qui ressemble au Cabaret Sauvage de la Villette ». La chorégraphe avait d'ailleurs créé une pièce sur les danses latines dans ce cabaret très particulier et chaleureux..

Soutenu par la Ville de Paris, la SEMAPA (Société d'Economie Mixte Paris Rive Gauche) et la Mairie du 13ème arrondissement, le projet n'est pas exclusivement consacré à la danse. Karine Saporta entend tendre des passer elles avec les partenaires et voisins. Avec la BNF bien sûr sur le plan de la littérature (sauf le texte dramatique, précise-t-elle). La littérature, George Sand, Gertrud Stein l'ont toujours accompagnée. Les relations avec le cinéma MK2 seront tout aussi actives. Le cinéma a toujours eu une place importante dans son parcours. Elle lui consacra plusieurs pièces dont « Le Bal du Siècle » , chorégraphie pour Peter Greenaway, signe un court-métrage en tant que réalisatrice « Les Larmes de Nora ».

Elle réalisa également « Les Guerriers de la brume » en explorant les nouvelles technologies et elle invite logiquement le chercheur et programmateur Philippe Baudelot spécialisé dans les arts numériques. La rejoindront aussi pour l'édition zéro du premier festival au Dansoir des compositeurs de musique vivante et Sasha Waltz, chorégraphe allemande. Karine Saporta n'a pas trouvé son centre mais un lieu, un cabaret modulable, à sa dimension, en plein espace urbain, ce qui ne devrait pas manquer de l'inspirer. Lorsque cette philosophie-là (la philosophie K.S.) atterrit dans un Dansoir, c'est sans doute aussi bien que dans le célèbre boudoir. 

Marie-Christine Vernay